L'espace de création se nomme médiation
Clément Papachristou
Concrètement, comment fait-on lorsque tous·tes les acteur·ices n’ont pas les mêmes capacités de repérage dans l’espace, de motricité, de mémorisation ou d’élocution que leurs partenaires de jeu ? Comment le plateau partagé peut-il devenir un espace de revitalisation des singularités artistiques de chaque interprète et un point d’appui précieux pour repenser collectivement le rapport au texte, au personnage, à la fiction et à l’espace ? Il est là précisément le défi.
Je suis convaincu que le rapport à la médiation de l’objet théâtral doit être réinterrogé pour déplacer les lignes de démarcation. Et reconsidérer nos manières de travailler ensemble dans un espace scénique « médié ».
Avec l’équipe artistique de Justices, mon ambition est d’y parvenir avec humilité en inscrivant l’ouverture au cœur du processus de création. Entre travail de plateau, workshops de création et workshops de recherche, notre processus de création tisse des réseaux de synergies. Et donne ainsi une forme, une unité et une profondeur dramaturgique à des expériences communes jusque-là trop éclatées. C’est quelque chose qui compte beaucoup pour moi.
Plus encore que dans mes précédentes créations, j’ai la sensation que tout est question de réarticulation. Ainsi, le travail de répétition est une occasion de partage et de dialogue, à l’affût des singularités et des adaptations réciproques qui naissent chaque jour entre tous les membres de l’équipe artistique. Nous nous appuyons ici sur les capacités particulières de chacun·e comme outils de recherche et d’exigence artistique. Ce qui fait émerger bien plus de dramaturgies, de modes de narration et de représentation. Notre approche repose sur quatre exigences : partager le plateau, s’adapter réciproquement, écrire ensemble, raconter autrement.
De la même façon, les workshops de création sont pour nous autant d’occasions de créer des zones d’expérimentation et de production dramaturgique en incorporant du « non-professionnel ». Nous ouvrons, en effet, le travail de répétition aux personnes amateures porteuses de handicap ou non. Ce qui permet à l’équipe artistique de chercher plus librement et tisser des liens, des sens nouveaux dans la diversité des regards. J’aime les nouvelles rencontres qui étirent les temporalités de la création. C’est ce que j’aime, c’est ce qui me fait vibrer. (Rires)
Ni plus ni moins, il s’agit d’ouvrir plus grand les portes. Les workshops de recherche (ou programme de recherche Pratiques partagées) initiés par Marie Astier et moi-même avec l’équipe de médiation du Théâtre National, sont l’occasion de proposer à des artistes professionnel·les aux capacités diversifiées de créer des espaces de pratiques artistiques communes – qui manquent en Fédération Wallonie-Bruxelles –, ainsi que des temps d’échanges sur les adaptations réciproques résultantes. Finalement, nous montrons que l’inclusion est le levier de recherche de nouvelles pratiques artistiques. Et qu’en plus, elle enrichit le matériau dramaturgique. Et pour ça, la fantaisie est aussi l’un de nos outils. C’est sûr !
Ce qui est intéressant, c’est de voir comment nous apprenons à nous comprendre dans un processus qui n’est pas aseptisé, ni normatif. Nous jouons cartes sur table, dans la joie. Nous sommes comme ça. (Sourire)
— Propos recueillis par Sylvia Botella en mars 2025