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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Entretien

Œuvres de l’esprit et encre invisible

Zora Snake

L’Opéra du villageois
Fascinant dans la performance ultra-sensible L’Opéra du villageois, l’artiste camerounais Zora Snake y explore moins la question de la restitution du patrimoine culturel africain que la question des œuvres de l’esprit africaines pillées. La nuance est importante. La preuve que nous, citoyen·nes du Nord global n’en avons pas fini d’étendre notre regard et comprendre ce qui se joue précisément dans « l’éthique de la réciprocité » et l’accueil. Bonjour Zora Snake !
© Marie Koehler

Qu’est-ce qui a présidé au choix de créer la performance L’Opéra du villageois ?

Quelle historiographie du fait colonial ? Quelles séquelles de la domination coloniale ? Comment en guérir ? Il est important de comprendre que la performance L’Opéra du villageois est née de toutes ces questions, ainsi que du processus de recherche Les séquelles de la colonisation qui comprend lui-même plusieurs chapitres : chapitre 1 Rite contre rite ; chapitre 2 Patrimoine africain et ses conflits en Europe ; chapitre 3 Entre virtuel et réel ; chapitre 4 Les masques tombent ; chapitre 5 Sur l’exil des masques. Autant de chapitres qui découlent les uns des autres.

L’Opéra du villageois, son nom seul est un programme. C’est le commencement de la métaphore, de la transformation. C’est l’inattendu. Parce que j’aime dévier les intentions, le sens. Et amener les spectateur·ices à étendre leurs imaginaires plus loin, par-delà les idéologies dominantes.

Ici, je renverse la figure de l’opéra très eurocentrée en m’inspirant des Afriques. Le pluriel ici est important ! La mise en abîme de L’Opéra du villageois, c’est pour moi une manière de questionner : alors que nos œuvres enrichissent vos collections, pourquoi nous avoir traité·es d’incivilisé·es ? Pourquoi est-ce que vous ne voulez pas nous rendre nos biens ?

Selon moi, la question de la restitution des objets pillés ne règle pas la question de la restitution de l’âme. Autrement dit, « restituer l’objet pillé » ne restitue pas l’âme. À sa manière, L’Opéra du villageois restaure les âmes brisées par la violation des territoires et les pillages de l’Occident. Il faut en être conscient·es. Les œuvres les plus puissantes – trônes, habits, masques et statuettes « chargées » - sont encore dans les grands musées européens.

Un incivilisé qui crée un opéra, n’est-ce pas ironique ? N’est-ce pas renverser le stigmate ? (Sourire)
 

Il doit y avoir une raison profonde, et pas seulement esthétique, au choix de porter un masque dans la performance ?

Qu’est-ce qu’un masque ? Je ne regarde pas le masque de la même manière qu’un..e Européen·ne le ferait dans un musée. Il a sa part d’invisible que je tente de personnifier dans L’Opéra du villageois révélant ainsi le lien qui relie les œuvres d’art, enfin plutôt les œuvres de l’esprit !

Une œuvre de l’esprit n’est pas une œuvre d’art qui est pour moi la relique du fait colonial – la conservation des ossements dans une vitrine. Il est important de comprendre que même le mot « collection » renvoie à l’esclavage.

Donc, à l’expression « œuvre d’art », je préfère l’expression « œuvre de l’esprit ». Pourquoi ? Tout simplement parce que nos ancêtres savaient très exactement pourquoi ils les créaient. Nous n’avons pas de musées en tant que tels. Nous ne conservons rien dans les vitrines. Lorsqu’une personne porte un masque lors d’une cérémonie, elle connait sa signification.

Les œuvres de l’esprit ne sont pas des objets décoratifs. Elles ne représentent pas la beauté en tant que telle ! Elles constituent le lignage. Autrement dit, elles sont le lien entre les générations, entre les vivant·es et les mort·es. Nous continuons de transmettre les coutumes, les rites et les valeurs aux générations qui viennent. C’est là où je me situe dans L’Opéra du villageois. Et non là où l’Europe imagine que l’opéra est.

Qu’est-ce que l’opéra ? L’acte de performer, c’est bien la question. J’ai créé L’Opéra du Villageois en plusieurs étapes, dans mon village, à Paris. Et dans différents contextes – un peu comme le serpent qui mue ! (Rires) – dans les galeries, les musées, les théâtres ou sur les places. Sans aucune frontière ! Personne ne peut mettre l’Histoire dans une seule et même case. On doit pouvoir la regarder, écrire tous les non-dits, combler les vides qui ont créé un fossé entre les générations. Lorsque j’entends une personne s’exclamer dans un musée : c’est beau ! Cela me semble erroné. Des chairs ont été déportées. Ce que l’on nomme œuvre d’art est la part de la chair de l’époque coloniale violente.

C’est bien ça l’imaginaire ! Comment restaure-t-on les corps, les âmes, les esprits ? C’est là où le corps joue précisément son rôle dans le lien entre les vivant·es et les mort·es, entre l’invisible et le visible.

Ce lien n’existe pas dans les musées, y compris lorsqu’ils abordent la question de la restitution des œuvres d’art pillées. Au fond, que restitue-t-on ?

Dans L’Opéra du villageois, il y a la force, la richesse de tout un peuple. Sans le corps, le masque n’est pas actif. Par le corps, le masque prend tout son sens. Cette performance m’a amené à créer Combat de lianes. Elle fait pont, elle est guérison pour les peuples qui ont été dépossédés de leurs richesses patrimoniales.

C’est aussi une façon pour moi de verser une larme pour les ancêtres qui ont accompagné l’avènement du monde, et compris le lien qui existe entre ell·eux et la nature. Les œuvres de l’esprit sont conçues avec les arbres qui sont vivants. Il faut parler avec l’arbre avant de créer le masque. L’arbre doit accepter de se réincarner dans le masque. Les masques sont reliés au monde animal. C’est la raison pour laquelle, il y a des peaux, des griffes sur les masques.

Nos ancêtres sont connecté·es à la nature. Cela fait longtemps que nous avons compris l’importance de l’écologie. C’est toute cette cosmogonie qui fait la force de L’Opéra du villageois qui en retour, ouvre le débat sur la question de la restitution des œuvres de l’esprit exposées dans les musées. Et reconnecte avec la jeunesse de l’Afrique qui est depuis trop longtemps écartée de l’Histoire, alors qu’elle en fait partie.
 

Vous êtes artiste. Comment amenez-vous le rituel dans le contexte européen sans épuiser sa charge sacrée et politique ?

Qu’est-ce que le rituel ? Qu’est-ce que la performance ? Les définitions ont leur importance. Il existe des rituels en dehors du champ de la performance. Il existe des rituels extrêmement « élaborés » qu’on ne voit pas. Je m’inspire de tout pour créer le rituel, le mien. Je n’accomplirai jamais le rituel que je fais dans mon village sur un plateau de théâtre. Si je fais un geste dans une performance, c’est parce que j’ai la permission de le faire. Si cela n’était pas permis, je ne le ferais pas.

Nous sommes également à l’endroit de la science. Ce que les Lumières n’ont pas forcément compris. Notre science n’a pas pour objectif de solutionner un problème. Notre science est pensée selon les bantous. C’est une science de réincarnation qui ne disparait jamais, qui ne s’affole jamais, qui ne s’atrophie jamais. Elle se régénère grâce à la force de la réincarnation léguée de génération en génération.

La colonisation, c’est la volonté politique du monde de saccager toutes les forces qui ont permis à l’Afrique de résister, tel que le vaudou. On a saccagé toutes les statuettes en les considérant comme des fétiches. D’où la résistance et le refoulement des colonisateur·ices hors du territoire.

Il est important de comprendre que l’acte de performer le rituel est une manière de se reconnecter, de réparer le rituel que le·a colonisateur·ice a détruit. Pour moi, c’est une riposte politique. Comme le dit Sony Labou Tansi : « si nous voulons vivre, il ne faut pas compter sur une culture de calebasse. Nous devons créer une culture de choc. Une culture de riposte ».

Pour y parvenir, je mobilise ma force, la sacralité, les énergies et l’invisible. Je me mets au service de toutes ces richesses (ou matériaux) et je les transforme. Je suis un poète, un artiste ! Je leur insuffle une dimension artistique, pas juste rituelle inspirée du rituel. C’est pourquoi, mon geste devient « politique ».

Mon corps est le médium, il absorbe toutes les énergies de l’univers, toutes les guerres, toutes les violences, et aussi toutes les beautés, les amours, les résistances et les résiliences. Je me sers de mon corps comme d’un amas de transformation pour éclater hors du monde, et faire éclater d’autres micro mondes. Parce que le monde dans lequel nous vivons, veut nous faire penser comme il le veut. Je dis : non. Nous sommes né·es dans ce monde. Chacun·e a sa manière de voir politiquement le monde. La mienne passe par le rituel. Cela me permet de dévier la matrice. (Rires)

Dans L’Opéra du Villageois, vous portez une affichette sur laquelle est écrit : « je ne suis pas un objet ». La performance traite de la question de la restitution des œuvres de l’esprit- pour reprendre votre expression - au Cameroun et en Afrique. Ce qui en retour soulève des questions éthiques, d’identités et de conservations. Et surtout de justice patrimoniale. Comment mettez-vous toutes ces questions en dramaturgie par le corps ?

Dans L’Opéra du Villageois, je soulève toutes les questions par l’esthétique du corps. C’est la raison pour laquelle j’amène le sel, le drapeau de l’UE et la couleur de l’or sur le corps. Ce qui constitue un rappel historique : le commerce triangulaire (ou commerce des esclaves noir·es). Il est important de comprendre que la violation des territoires et le pillage des biens patrimoniaux ont débuté avec les traites négrières, qui ont abîmé la mémoire, endommagé les communautés dans leurs valeurs.

La question de l’éthique traverse véritablement mon travail. J’utilise également des statuettes qui ne sont pas forcément liées à ma tribu, qui sont à l’origine du Cameroun. C’est là où je me situe du point de vue dramaturgique pour soulever la question de la réparation des corps et des esprits, plutôt que celle de la restitution des œuvres d’art pillées.

Il appartient à l’historienne d’art Bénédicte Savoy et à l’universitaire et écrivain Felwine Sarr de réfléchir à la question de la restitution du patrimoine culturel africain et à la restauration de la justice patrimoniale (ndlr, Rapport Sarr-Savoy sur la restitution du patrimoine culturel africain- Vers une nouvelle éthique relationnelle publié en novembre 2018).

Aujourd’hui, perdurent les guerres tribales engendrées par les violences coloniales. Si l’on ne restitue pas un trône, c’est parce que le village ne s’entend pas. C’est la mission colonisatrice : diviser pour mieux régner. Il m’incombe donc la responsabilité de « réunir » ! L’Opéra du villageois condense toutes les questions éthiques, esthétiques, politiques et de rituel. Je ne suis pas un objet. Nous ne voulons pas que cela recommence !

La restitution des œuvres n’empêche pas la poursuite des pillages des richesses du Cameroun. Qu’est-ce que l’on restitue concrètement ? C’est un leurre. Ce d’autant que la question de la restitution du patrimoine culturel africain émane du Nord global, et cela récemment. Mes ancêtres s’y attèlent depuis 1913.
 

Justement, vous avez incorporé les séquelles de la violence coloniale. Qu’est-ce que ce corps ?

Pour moi, les séquelles les plus grandes ne sont pas celles que l’on voit. Ce sont celles que l’on ressent à l’intérieur de soi. On nous fait croire que nous sommes libres. Mais en réalité, nous sommes enchainé·es. Certains pays n’utilisent plus le fouet mais ils n’en demeurent pas moins « colonisateurs ».

L’espace de représentation est aussi très important. Il est lié aux séquelles. Pour moi, le théâtre a été créé pour les élites bourgeoises. Jouer dans un espace théâtre, muséal ou une galerie n’est pas « anodin ». Je pense l’espace et aussi mon positionnement à l’intérieur. Et en même temps, nous sommes dans un espace de réflexion pour aller vers la guérison. De mon vivant, j’essaie d’être le pansement, le médicament. Regarder la performance c’est comme consommer une écorce, une écaille, une huile ou le venin du serpent pour guérir. Ou encore la liane en Amazonie chez les peuples aborigènes que j’adore. C’est d’autant plus important que les séquelles sont les endommagements du corps et de l’esprit. L’image persiste. Combien d’européen·nes sont-i·els venu·es, par exemple, me voir dans mon quartier « troué » ? Aucun·e ! Tous·tes ont peur. Pourtant i·els soutiennent mon travail. Dès lors, comment pouvons-nous coopérer ?

C’est pourquoi, je danse sur le drapeau européen. C’est une séquelle. C’est l’emprisonnement. Les douze étoiles sont le pentagone. On nous maintient dans la paume de la main. Dans le rituel, nous sommes dans le cosmos. M’évader à l’intérieur me permet de requestionner les espaces dans lesquels nous essayons de nous soigner.
 

Dans L’Opéra du villageois, on y entend la très belle phrase : « faites de nous aujourd’hui l’enveloppe de notre amitié ». Que dit-elle ?

Pour moi, cette phrase dit tout de la réparation. Je nuance les différentes époques. Ma génération est consciente de ce que les pays européens nous ont fait. L’Europe est une construction coloniale dans ses forces, agressions et violences.

À nouveau, je pense à ce que dit Sony Labou Tansi : "la langue française m’a violée". Certaines terres de mon village ne produisent plus à cause du viol. Dans le chaos, il y a l’espoir de créer un espace de guérison.

À l’exception des politiques qui poursuivent leurs actions néfastes, aujourd’hui, je ne peux pas accuser légitimement l’Europe d’esclavage. C’est pourquoi la phrase est nuancée : « faites de nous aujourd’hui l’enveloppe de notre amitié ».

Après les détériorations, les déforestations, les guerres et les violations, les œuvres sont exposées dans les vitrines. Ce qui empêche de nous regarder en face, d’ouvrir les espaces de guérison. Et surtout, l’Europe de voir l’Afrique, autrement.

Le fait de performer L’Opéra du Villageois dans le musée, et donc d’entacher le visible, permet de glisser du venin à l’intérieur pour que les personnes « tombent », regardent autrement les relations qu’elles entretiennent avec l’Afrique. La chute crée un autre angle de vue qui favorise le dialogue.

Toutefois, il est intéressant d’observer que certain·es Européen·nes se battent contre le capitalisme. I·Els sont conscient·es d’être les dépositaires d’un héritage de violation, et vivre dans un confort volé, empoisonné et saturé de séquelles. I·Els cherchent aussi quelque chose. L’Europe doit se décoloniser. Pas l’Afrique. C’est pourquoi j’ai créé le Festival Modaperf. J’y programme des artistes et accueille des professionnel·les européen·nes. L’Europe doit décoloniser son confort, ses modes de vie, sa solitude.
 

- Entretien réalisé par Sylvia Botella en janvier 2025.

© Marie Koehler
Le Rideau de saison, Maak & Transmettre · photo : Lucile Dizier, 2024